Fête de la Victoire à Bruxelles, M. Poincaré dépose des fleurs au monument aux morts — Agence Rol — 1919 — Source : Gallica

Par Romain Goetz — 4 septembre 2015

Prêt-à-poser : analyse graphique des monuments aux morts à la carte de la première guerre mondiale.

Le monument aux morts. En cette période de centenaire de la première guerre (1914-18 / 2014-18), nombreuses sont les initiatives qui nous rappellent au devoir de mémoire, à la gloire (ou non) de la France et des poilus, ou même nous redonnent le souvenir (voir la nostalgie) de l’époque. Exemple ici ou ici).
Le 11 novembre, jour du souvenir signant l’armistice et la fin de la guerre et, depuis 2012, jour de l’hommage aux morts pour la France, se voit faire respecter une minute de silence ainsi qu’il célèbre des commémorations dans les villes et communes. Rassemblés autour du moment aux morts, les maires viennent célébrer ceux qui ont péri au cœur de la bataille. Encadrées par l’armée et des élus, ces “représentations” mettent en jeu un cheminement solennel souvent bien huilé. (Sauf pour quelques monuments réfractaires où des manifestions libertaires sont monnaies plus courantes, ex ici.)

Je propose alors de s’intéresser un peu à ces monuments et à ce qu’ils nous apportent.

“C’est assez ingrat c’est monument aux morts, moi je sais que dans ma jeunesse, on aimait pas trop ça.” — Raymond Depardon.

Cette légère phrase de Raymond Depardon lors du reportage d’I-Télé sur les Rencontres de la Photographique d’Arles 1 est assez évocatrice. Ces monuments aux morts ne sont pas très beaux, certains sont même plutôt moches (d’un point de vue assez subjectif). Enlaidi par le temps, la pollution, élevés avec des matériaux pauvres, délaissés. Ils trainent encore dans les villes et villages, ravivés tout les ans par la flamme patriotique. Le reste du temps, nous avons plutôt tendance à les éviter (ou a oublier leur présence).

Tous ne sont pas grossier cependant. Certains sont de véritables œuvres, produites par des artistes d’après-guerre, l’ayant vécue eux-mêmes (ex : ici). Mais ce ne sont pas ceux qui nous intéressent ici.
Ces monuments “pauvres” furent, néanmoins, un fort lien social au lendemain de la guerre : pour pouvoir créer un si grand engouement, une frénésie pour la statuaire. Environ 40 000 monuments furent érigés, et ce, en quelques années seulement. Les fonderies tournaient à plein régime (celles de Durenne, du Val d’Osne, de Tusey ou de Vaucouleur), quelques sculpteurs produisaient des statues exemples, reproduites et revendues par centaines, diffusées via catalogue papier. Si un maire ou une collectivité en faisait la demande, ces fonderies proposaient leurs services pour une conception de monuments prêt-à-poser, pour tous budgets. Sur catalogue, on choisissait sa statue, son socle, ses ornements et inscriptions, puis on recevait un devis pour la construction.

Et ce n’était pas une pratique marginale, pour une seule statue “Le poilu victorieux”, on recense environ 900 communes l’ayant choisie pour leur monument 2. Et concernant les prix : 2500 francs pour un buste jusqu’à 5-7000 francs pour un poilu sur socle 3. Bien que ce soit des sommes conséquentes, l’État offrait une aide pour la construction des monuments, et bien souvent, les familles et associations mettaient de leurs poches pour voir ce monument s’ériger.

En fait, il serait même plus juste de dire que le monument aux morts était LE marché de l’époque. Le temps n’était plus aux fontes décoratives de l’Art Nouveau, la guerre a marqué la fin du XIXe pour le XXe. Et la demande était telle que les fonderies n’avaient pas le temps de s’occuper d’autre choses que de la production de poilu.
Même si ce fait reste assez peu connu (ou plutôt discret), il paraît logique, quant à la difficulté de concevoir un monument et à l’envie de faire quelque chose de bien, de beau selon les critères esthétiques de l’époque, de se tourner vers des professionnels.

En outre, une explication de cet engouement serait la disparition des corps des soldats. Ceux qui étaient morts au front se retrouvaient souvent déposés dans des charniers près des tranchées, dans des cimetières de fortune ou étaient simplement abandonnés. En inscrivant les noms des personnes disparues sur des épitaphes à rallonge, ces monuments leur font office de tombe, de nécropole. Ils redonnent une identité à la masses des disparus en leur ne gardant à mémoire que ce qui faisaient d’eux des citoyens et des personnes : leurs noms.

“La France, comme tous les peuples en guerre, a vécu une véritable “Imitation de la Patrie” que les monuments révèlent. Il faut multiplier les chiffres des monuments proprement dits – ceux des 36 000 communes – par quatre ou cinq au moins pour donner une idée de la tension commémorative des années vingt : chacun des morts a droit à son nom gravé publiquement dans sa commune, mais aussi dans son entreprise, son école, sa paroisse… Et les pièces principales de millions de foyers se transforment en autels familiaux où l’on expose photographies et souvenirs. Si le monument aux morts est bien souvent le lieu de l’identification avec les héros et le lieu de la justification de leur sacrifice, il est d’abord ce que les sculpteurs ont fait de la commande et ce que les participants aux cérémonies feront ensuite de leurs œuvres.”

— Annette Becker — La Grande Guerre, entre mémoire et oubliCahiers français n° 303 — juillet-août 2001

“Il s’agit de vendre des productions industrielles à des communes traditionnelles (la France est rurale à cette époque). Toute création déroutante ne peut que déboucher sur un fiasco et les fondeurs se sont donc d’eux-mêmes calés sur le modèle dominant : le Poilu tel qu’il est devenu un cliché : stoïque (la sentinelle), héroïque (la Victoire en chantant), chancelant ou blessé. La clientèle, les maires en l’occurrence, ou les comités ad hoc, sont conformistes. L’offre ne pouvait que l’être. Si la collectivité voulait autre chose, elle devait chercher le sur-mesure en commandant à un sculpteur une réalisation originale”

— DP — 6 Artistes, fonderies et monuments aux morts

Ce principe de vente de monument aux morts par catalogue est assez contrasté. Parce qu’outre la forme même de l’objet, son sens ne peut être qu’orienté. Les fonderies proposent de construire des monuments hommages aux morts — hommage qui est sensé être celui d’une communauté de personnes envers ceux qu’ils ont perdu, qui ce sont sacrifiés pour leur patrie. Ainsi, il (le monument) devrait s’adapter aux personnes, au lieu, à l’endroit et à une certaine tradition. Alors qu’il était produit en série, dans des moules avec des matériaux et ornements similaires. Le sens et la particularité d’une souffrance, d’une mémoire se retrouvent engloutis au sein d’une production industrialisée qui répond à une logique d’offre et de demande. Si la guerre étaient devenue une industrielle, la gloire post-mortem de ses héros la sera aussi.

Questionnant la forme, les choix des symboliques de ces statues étaient fait, non pas en fonction des états d’esprits des populations à la sortie de la guerre, mais en fonction de ce qui pouvait se vendre le mieux (se conformait) ou correspondait aux bonnes mœurs de l’époque : une suite de symboles classiques et traditionnels, fortement empruntés à un imaginaire républicain, étatique et militaire : des soldats héroïques, des allégories de la France victorieuse, etc. À contrario, la guerre fut si terrible (tant de villes et villages détruits, de familles ravagées, d’hommes morts et perdus, quant à l’état de ceux qui en sont revenu… ) que l’humeur de la France rurale était plus à dire : jamais plus la guerre (ex : ici), qu’à vouloir ériger des allégories guerrières et chantantes. C’est là qu’entrent en jeu ces catalogues. L’État (et l’Armée) finançant d’une part les collectivités et de l’autre les commandes, ne sont pas à l’abri du soupçon d’une certaine “orientation” de la production statuaire. — Vu la déchirure identitaire qu’avait causé la guerre, il fallait remettre la France debout et recentrer les peuples vers la reconstruction. Le “message” devait se résumer comme ceci : la boucherie de la guerre n’as pas été vaine et les hommes sont morts en héros pour la patrie, pour notre liberté.

Là, se trouve un certain point d’intérêt, à mon sens. Regardons ces monuments d’un point de vue graphique. C’est-à-dire non plus comme des objets sociologiques ou historiques, mais comme des éléments visuels porteurs de “sens”. À partir de cette idée de monuments “à la carte”, intéressons-nous aux formes et symboles de l’hommage. Posant la question de la mise en scène de la mémoire, celle de savoir si les choix symboliques de l’époque, marchent encore 100 ans après. Quels sens ont-ils pu avoir et quel est celui qu’ils possèdent encore aujourd’hui ? Interroger la sérialité du monument, l’industrialisation du rite funéraire, la vente de symboles, de valeurs par correspondance (l’hommage télé-achat).

(Mais également comme du mobilier ayant une interaction avec un environnement citadin, mais c’est une question qui ne sera pas développée ici.)

Pour cela, je me suis intéressé au catalogue de l’une des fonderies de l’époque, qui a été retrouvé puis numérisé. Celui de la fonderie Durenne. (Que vous pouvez voir sur le site original.)

Note : Je considère alors ce catalogue comme représentatif de la production des monuments prêt-à-poser de l’époque, notamment parce que la fonderie Durenne éditait le Poilu Victorieux. Néanmoins, il faudrait pouvoir posséder une vision d’ensemble de ces monuments pour tirer des conclusions générales sur leurs productions et leurs sens. Les quelques analyses de la suite de l’article se veulent ainsi plus des questionnements et des réflexions partant de cette hypothèse que des affirmations généralisées. De plus, elles s’intéressent plus à la statuaire qu’aux autres éléments structurels du monuments (socles, épitaphes…). Enfin, elles ne peuvent pas s’appliquer à tous les monuments, et traite plus des monuments bellicistes que d’autres 4. Je pense cependant que ce sujet d’étude possède un réel intérêt car les monuments aux morts (et de nombreux autres) érigés en France proviennent majoritairement de catalogues. Et ce, sans être exclusif à la première guerre mondiale.

Poilu au drapeau — Eugène Désiré Piron — Fonderie Durenne
Poilu au drapeau — Eugène Désiré Piron — Fonderie Durenne

Ce catalogue se compose d’une série de planches présentant toutes les créations de la fonderie, passants des portails en fer forgé, articles funéraires, aux obélisques et statues. L’album n°8 du catalogue est ainsi dédié aux «Statues et ornements pour monuments commémoratifs». 5

On y retrouve différents monuments, présentés par des dessins et des photographies, accompagnés d’informations pratiques (tailles, échelles…) et d’illustrations de mise en situation. (Même dispositif que pour un catalogue Ikea, finalement.)

La figure du poilu y est prépondérante. Qu’il soit stoïque, victorieux, blessé ou même mourant, donnant à ses attributs un statut symbolique puissant. Y sont également présentés différentes figures républicaines, allégories de la France, Coq gaulois, médailles guerrières, etc.
Ce qui y transparait, c’est une vision héroïque, idéalisée et fondamentalement patriotique du monument aux morts. Ainsi, sur presque toutes les statues, apparaissent des symboles comme le laurier 6— qu’il soit sous la forme de palme, de couronne, et même en surplombant une, le casque Adrian 7 ou la croix de guerre. S’ils ont sens de célébrer cette victoire, ils figurent également une certaine idée de l’héroïsme. Le laurier se veut ici symbole de victoire et de la gloire qui la suit — fameuses chez les chefs de guerre victorieux comme César ou Napoléon — et prend même parfois le sens d’invincibilité. C’est la victoire totale et irrévocable, la France et ses poilus reviennent en conquérants, après quatre ans de “guerre éclair” et la signature d’une armistice. Autre exemple, le casque Adrian comme symbole de ralliement des troupes : il montre le poilu, qui n’appartiendrait pas à cette guerre sans lui, c’est une forme guerrière transformé en symbole populaire – il résume l’acte de guerre et permet de transformer n’importe quel homme en poilu. Alors qu’il est une conséquence de la mécanisation/industrialisation du conflit, il sert ici à humaniser le soldat et à l’archétyper. (C’est le même principe qui lie, par exemple, l’archétype de la ménagère avec le four à micro-ondes ou la machine à laver : alors que c’est l’objet de l’industrie lié au capitalisme idéaliste : vision globale (voir sociétale) dénuée d’affect, ces objets transmettent l’idée du foyer, de la maison bien entretenue et agréable : image intime.) Enfin, la croix de guerre — cette décoration votée pour l’occasion, qui récompensait, dès le front, les soldats les plus méritants — qui se veut ici symboliquement attribuée post-mortem de manière générale. Pour dire que mourir pour la victoire, serait en soi, digne d’honneur.

Le soldat lui-même, comme vu plus haut, est prépondérant dans ces symboles. Victorieux, il devient le guerrier gaulois (viril et moustachu), brandissant le laurier et mettant en retrait ses attributs guerriers (le fusil, le masque à gaz). Sentinelle, il marque la victoire et la résistance, il est stoïque face à l’envahisseur, il a tenu, n’a pas lâché, a réussi à vaincre par sa force, sa résilience. Il est le protecteur de la Nation. Mourant, il devient fantasme de la mort lyrique, digne des histoires et légendes. Nous ne verrons pas une statue d’un poilu couvert de boue, pouilleux et usé par les semaines de batailles en tranchées, ayant vu ses camarade mourir avant d’être dévoré par des rats. Non. Ici, il a reçu une balle dans le coeur, son uniforme est impeccable et il ne semble presque pas souffrir, regardant vers le lointain…

D’autres présentent des allégories de la France, elle-même en deuil des fils de la nation. Cette France Victorieuse/Endeuille, représentant une Marianne/Marie vierge de pitié, regardant ses morts avec tristesse et mélancolie. Mais n’oubliant pas la victoire, épaulée d’une miniaturisation de Niké 8 et couronnée de laurier. D’une manière plus sobre, le coq gaulois chantant, symbole français par excellence, se veut aussi représenter la victoire de la Patrie. Au lendemain de la guerre, le coq sorti des tranchées, à l’aube victorieuse, chante la réussite et le renouveau. Il en ressort ainsi une expression de la commémoration figée et orientée vers un seul domaine, celui de la représentation héroïque, de la bravoure démonstrative et de la Patrie victorieuse, déplorant/remerciant ses soldats.

Montrouge, inauguration du monument aux morts (oeuvre de Eugène Benet) — Agence Rol — 1922 — source : Gallica
Montrouge, inauguration du monument aux morts (oeuvre de Eugène Benet) — Agence Rol — 1922 — source : Gallica

Cette statuaire ne c’est, ainsi, pas alourdies de fins symboles, ou de subtilités à outrance. Nous sommes ici, comme dit plus haut, dans une logique de marché où “il s’agit de vendre des productions industrielles à des communes traditionnelles”. Et ainsi de synthétiser en des formes simples ce que pouvait représenter cette guerre. De lui donner un but, un sens, une notion atemporelle et épique, digne d’un monument. Ce qui, en pensant au public de ces monuments, reste encore sujet à contradictions : ce sens doit être compréhensible par tous, mais il uniformise des symboles liés à une vision Étatique de la victoire : historique (orienté vers la Grèce antique) et dans une certaine bien-pensance politique. Ces figures n’ont pas les mêmes sens pour ceux qui les émettent que pour ceux qui les reçoivent — qui doivent y adhérer pour s’intégrer à “ce que doit être l’hommage aux morts de la France”, toujours selon l’émetteur. (Une forme antérieure de propagande sociologique comme la théorise Jacques Ellul. Mais la comparaison est quelque peu extravagante et ne peut être complète car il faudrait alors considérer ces monuments aux morts comme un média de masse. Pensée légèrement uchronique vue que l’invention du terme date des années 20. Mais également peu vérifiable, car s’il correspond à la définition disant que ces médias sont capables d’atteindre et d’influencer une large audience sur une période relativement courte — la France entière en quelques années, plus de 40 000 éléments diffusés dont environ 900 uniques, il ne correspond pas au faible coût de diffusion auxquels doivent répondre ces médias. De plus, le “message” diffusé est immuable, il ne change pas constamment comme dans la presse, à la télévision ou la radio. Il est cependant bien plus défendable de considérer ces monuments aux morts comme une forme de propagande.)

Concernant cette synthétisation de la guerre, elle consiste en partie à “héroïser” le poilu. C’est, d’une part, donner une vision particulière de la guerre à ceux qui n’ont pas vécu le conflit : vos fils/maris/frères/pères ne sont pas mort vainement car ce sont des héros. Et d’une autre, affirmer que se battre pour la France est héroïque. La “mère” patrie devient ainsi faiseuse d’héroïsme : se battre pour elle est glorieux, suivre les ordres, répondre à la mobilisation est juste, honorable. Par contre, se rebeller, refuser d’aller au combat, de se mobiliser, ou même en avoir peur, être lâche ou faible devant l’ennemi est de la haute trahison, passible d’exécution sommaire (ex : fusillés pour l’exemple ou l’affaire du pantalon rouge), mais ce, bien sûr, sans l’énoncer explicitement. De plus, être contre l’Armée, remettre en cause le combat, sa justesse, sa bonne tenue est impensable : elle ne doit pas être questionnée. (ex : l’histoire du monument de Gentioux — ref ici)

“Tous ces morts doivent bien être tombés «pour» quelque chose… Et ce quelque chose, c’est la France.”

Quentin Jagorel — Les monuments aux morts, puissant outil mémoriel après la Grande Guerre — Le Monde — 26/09/2014

D’un autre point de vue, cette manière “d’héroïser” massivement via ces statues participe à industrialiser et à déshumaniser les soldats. Ils perdent leurs identités propres pour un consensus. Leur majeur partie était des hommes parti au front sans être des militaires de carrière, c’était des personnes du commun dont l’identité ne se résumait pas à leurs valeurs guerrières. Mais le fait d’avoir péri au combat fait d’eux des soldats pour la postérité.

Le poilu devient un symbole national, qui peur rallier les communautés face au contre-coup de la guerre : une France détruite, des pénuries, la pertes des hommes, les gueules cassées… Honorer et commémorer son courage était une raison pour ne pas faiblir, pour reconstruire. Cependant, l’aspect industriel de ces monuments n’a permis que de survoler ces symboles. Ce qui pourrait expliquer le peu d’attrait que nous leur trouvons aujourd’hui.
Leur “sens” n’étant qu’une synthèse “facile à assimiler”, leur “force” n’a pas perduré au delà de l’affect que leur projetait ceux qui les avaient fait construire – qui était, en un sens, sûrement différent de celui proposé par la statue. Une fois les familles disparues et les générations passées, ils ne reste que la mémoire des anciens.

Que veut alors dire le fait de vendre du “sens” par catalogue ? Ces communes ont choisi une statue qui exprime un “message” (que nous pouvons résumer en le disant “inhérent”, par le statut d’œuvre, de monument et non pas de décoration qu’elle possède) en fonction d’un “sentiment”, d’une “émotion” qu’ils auraient aimé lui donner/lui faire transmettre — mais le temps passant, le sens qui prévaut au monument est celui qu’il possède à la base : entre l’affect ayant causé l’achat et ce que le monument diffuse, il y a une fissure. (À moins que les deux soient exactement similaires — ce qui n’est pas impossible.) Les générations passants, l’affect s’efface et ne transparait plus que le “sens” exprimé par le monument initialement. Le “message” qui, 100 ans après, prévaut est celui proposé par les sculpteurs, et leurs “éditeurs” qui ont sélectionnés et agencés leurs productions. Un sens qui à été requestionné, contredit, malmené par la suite, par d’autres. Ceux qui nous on fait comprendre et revivre la guerre par la suite, ce sont les œuvres, les écrits, les chansons… les productions polyphoniques de ceux qui ont vécu cette guerre puis pris la parole. (Par exemple : Oto Dix ou Gromaire.)

“Le temps du réalisme héroïque, des allégories patriotiques et de l’exaltation guerrière du début du conflit laisse progressivement place à diverses tentatives pour rendre compte de la souffrance et de la mort. La manière picturale se transforme, se débarrasse de ses oripeaux esthétiques, de son réalisme trompeur, les lignes se brisent, les couleurs éclatent, non pour représenter les détails du combat, mais pour donner à sentir autrement son horreur.”

— Laurent Véray – La déshumanisation des soldats – l’Histoire par l’image

Ces monuments prêt-à-poser ne servent alors qu’au but que nous leurs accordons aujourd’hui : perpétuer leur sens une fois par an, sans le remettre en question — ne pas apporter de parole contraire au but de la guerre, au sens de l’armée, de la mort pour la patrie : produire des héros.

Pour la suite, je vais détailler quelques pages du catalogue, avec des exemples réels de monuments.

 

Le Poilu Victorieux — Eugène Benet — Fonderie Durenne
Le Poilu Victorieux — Eugène Benet — Fonderie Durenne
Monument aux morts de Beaumesnil — Codepem — source : Wikipédia
Monument aux morts de Beaumesnil — Codepem — source : Wikipédia
Monument aux morts, Randan, France — Gérard Ducher — source : Wikipédia
Monument aux morts, Randan, France — Gérard Ducher — source : Wikipédia
Le Poilu victorieux à Vouvant - Andre Bianco - source : Wikipédia
Le Poilu victorieux à Vouvant – Andre Bianco – source : Wikipédia

Cette statue représente un poilu de plein pied. L’une de ses mains est tendue, le poing levé, tenant une couronne de laurier et une palme – symbole chrétien du martyr, l’autre est lâchée vers l’arrière, portant un fusil Lebel.
Il porte l’uniforme bleu azur et son casque d’Adrian, une cartouchière est passée à sa ceinture et un masque à gaz (symbole de l’industrialisation de la guerre) pend en bandoulière. Il arbore la Légion d’honneur, la Médaille militaire, et la Croix de guerre (ainsi qu’une moustache). Pour lui, la victoire est totale, car ce poilu n’a plus besoin d’être un soldat : il met ses attributs guerrier en arrière, il relâche son attention et se laisse emporter par l’euphorie de la victoire. Qui elle, est autant gestuelle (poing levé, fusil jeté en arrière), que militaire (décorations) et symbolique (laurier).

Il est présent dans 900 communes françaises.
Et tant que monument prêt-à-poser, il avait une certaine practicité : son faible coût allié à une symbolique consensuelle à souhait ; ce qui a permis la représentation qu’on lui connaît aujourd’hui. Il était, à l’époque, servi sur son socle en pierre de lorraine / en marbre, entouré d’obus de pierres / canons allemands, marquant un territoire au sein de sa ville. Son prix à bien sur joué à son succès (1er prix: 4800 francs), ainsi que sa symbolique extravertie.

L’article Wikipédia lui étant consacré détaille d’ailleurs une liste de communes en possédant un exemplaire.

 

Le Poilu Mourant — Jules Déchin — Fonderie Durenne
Le Poilu Mourant — Jules Déchin — Fonderie Durenne
Monument aux morts d’Hattonville
Monument aux morts d’Hattonville – source
Monument aux morts de Saulzoir (Nord) — source non trouvée
Monument aux morts de Saulzoir (Nord) — source non trouvée
Monument aux morts de Saint-Alyre-d’Arlanc
Monument aux morts de Saint-Alyre-d’Arlanc – source

Sculpture de Jules Déchin. Elle représente un poilu dé-casqué, blessé et allongé sur le sol. La statue est proposée en modèle réduit ou grand modèle.
Ce poilu garde l’uniforme, le fusil et la main posée sur le cœur (il est blessé, c’est le cœur qui est atteint, il va mourir.) Son visage, par contre, est calme, voir serein. Par sa mort imminente, il symbolise l’horreur d’une guerre qui à fait des millions de victimes, et a un affect tragique conséquent. Sa pose est héroïque, il n’est pas mort dans la souffrance. Il garde une idée d’une mort fantasmée, voir épique. Il n’est pas non plus couvert de boue, ni même n’as l’air d’avoir passé plusieurs semaines au front. Il a l’air beau et son uniforme est impeccable. Son regard semble figé dans le temps, regardant vers le futur avec mélancolie, compassion, mais pas de tristesse. (Regard image vers la droite.)

 

France Victorieuse — Jules Déchin — Fonderie Durenne
France Victorieuse — Jules Déchin — Fonderie Durenne
Monument aux morts de Chaulnes
Monument aux morts de Chaulnes – Source
Monument aux morts de Chaulnes (suite à rénovations ?)
Monument aux morts de Chaulnes (suite à rénovations ?) – source

La statue représente une allégorie de la France (sûrement Marianne), habillée d’une manière rappelant la vierge. Sur son épaule se tient un angelot, elle tient dans la main gauche une couronne ornée de laurier, symbole de victoire et invincibilité, et de la droite, une palme, symbole chrétien du martyre. A ses pied repose un casque d’Adrian.
Elle symbolise, elle aussi, le deuil. Vêtue comme Marie, elle semble prendre le rôle de vierge de pitié. Regardant vers le sol à gauche (regard image), elle se tourne vers le passé, observe les morts d’une manière mélancolique. Elle n’a l’air ni triste, ni endeuille et garde un aspect très raide et ferme. Cette statue semble évoquer la gloire éternelle qui accompagnera les morts dans la mémoire collective, mais aussi la raison de leur mort : la survivance de la patrie, de la France. Le Casque d’Adrian est, quant à lui, posé sur un soutient, comme une sorte de tombe, de stèle représentant le soldat français, mort au front. Également accompagnée d’un petit ange, qu’on suppose, vu la position, allégorie de Niké, la victoire aillée grecque.

Sur les photographies, on peut voir cette statue accompagnée du Poilu mourant, aussi de Jules Déchin. Assemblées, ces deux statues accentues la symbolique de l’allégorie, la muse de bataille inspirant les soldats et pleurant leur mort. Si cette statue n’est pas belliqueuse au premier abord, elle reste indéniablement héroïque.

 

On ne passe pas — Eugène Désiré Piron— Fonderie Durenne
On ne passe pas — Eugène Désiré Piron— Fonderie Durenne
Monument aux morts de Bazaiges
Monument aux morts de Bazaiges – source
Monument aux morts de Lye
Monument aux morts de Lye – source

Statue d’Eugène Désiré Piron (1875-1928). Avec la mention 1er grand prix de Rome. Mais cela reste ambiguë. On ne sait pas si l’artiste à reçu son prix pour cette statue, ou si c’est un titre qu’on lui attribue. (Une recherche externe nous amène à voir qu’Eugène Désiré Piron (1875-1928) a reçu le Premier grand prix de Rome en 1903 pour son bas relief «Dalila livre Samson aux Philistins», et non pour ses statues «On ne passe pas» et «Le poilu au drapeau».9) Nous nous retrouvons ainsi en pleine publicité, l’idée est de donner assurance au client de l’authenticité du produit, de son traditionalisme.

Cette statue représente un soldat français de la grande guerre (un Poilu), reconnaissable à son uniforme caractéristique : bleu azur et, casque Adrian, décorations militaire, croix de guerre, sacoches, etc. Stoïque, se tenant droit et tendant les bras. L’un tient un fusil posé sur le sol, l’autre est tendu, la main ouverte. Il fait ainsi opposition, la phrase “On ne passe pas” faisant référence à l’invasion allemande de la France, que ces soldats on su repousser.

C’est une allégorie de la victoire, c’est le poilu stoïque, la sentinelle, une figure protectrice et fantasmée du rôle des soldats dans cette guerre. Mais c’est aussi le veilleur, perpétuant sa garde, protégeant la France de tout mal.

Se trouve ensuite des informations pratiques sur les dimensions de la sculpture.


 

Le catalogue de monument de la fondrie du Val d’Osne est visible ici.

Sources :

• Annette Becker — Les monuments aux morts de la Grande Guerre — l’Histoire par l’image

• Patrick Daum — Commémorations de la guerre 1914-1918 — l’Histoire par l’image

Les monuments aux morts, mémoire de la guerre — La Documentation Française — 2008

• DP — 6 Artistes, fonderies et monuments aux morts… — article anciennement publié sur ce site : http://www.fontesdart.org, mais actuellement indisponible.

• Le Monde — Les monuments aux morts de 14-18 à l’honneur aux Rencontres de la photographie d’Arles — 09/04/2014.

Les Monuments aux Morts sculptés de la Première Guerre Mondiale en France

• Kim Danière — Les Monuments aux morts de la première guerre mondiale — Université Louis Lumière Lyon 2 — 1996

• Mme Bastianel, Mme Gamez, Mme Potier et M Joosep —Les monuments aux morts de la Première Guerre Mondiale dans les cantons d’Avesnes nord et sud. — Collège Renaud- Barrault d’Avesnelles

• Quentin Jagorel Les monuments aux morts, puissant outil mémoriel après la Grande Guerre — Le Monde— 26/09/2014

J’ai effectué ces recherches lors de différents exercices, workshops, colloques, cours et expositions à la Haute École des Arts du Rhin durant les années 2013 et 2014. Notamment via le programme d’étude Ligne de Front porté par l’atelier de Communication Graphique, le workshop Denkmal tenu par Upian et l’exposition Onze.Onze. (la Chaufferie, Haute école des arts du Rhin, Strasbourg —11/09 au 11/11/2014.)

Ils furent l’occasion de visiter le front du Nord, en allant à Méricourt et à Arras, puis de participer à des manifestation anarchistes à Gentioux, le 11 novembre, devant le monument au mort. Mais aussi de participer à la conception puis création d’un webdocumentaire sur les monuments aux morts. Il est visible ici en version démo, optimisée pour Google Chrome.

  1. Raymond Depardon ressuscite les monuments aux morts. Itélé – 10/07/2014 — source
  2. Ce qui ferait d’elle l’œuvre d’art public la plus répandue en France.
  3. La statue “Résistance” de Pourquet dans le N° 854 du Catalogue des Fonderies du Val d’Osne valait 5300 F en fonte bronzée.
  4. Il n’y pas qu’un type de monument aux morts, loin de là. L’historien Antoine Prost a distingué quatre familles. Les monuments civiques, d’abord. Très répandus, ils sont neutres et républicains, sans symbole religieux, ni message revanchard, ni allégorie patriotique. Les monuments patriotiques-républicains se distinguent quant à eux par leurs emprunts au champ lexical de la gloire et de l’honneur, insistant sur la victoire. Les monuments funéraires-patriotiques, ensuite, sont plutôt installés dans les cimetières ou près des églises. Très répandus dans les régions les plus catholiques, ils sont à la fois patriotiques et teintés de religiosité. Les monuments funéraires, enfin, sont plus rares : situés dans un cimetière, ils ne comportent aucune référence à la France ni à la patrie. Bien sûr, de grandes disparités territoriales existent. Dans le Sud-Ouest, terre traditionnellement très républicaine, on ne trouve presque que des monuments civiques ou patriotiques. En Bretagne, région plus catholique, les stèles de type funéraire sont les plus répandues.” — Les monuments aux morts, mémoire de la guerre — La Documentation Française — 2008
  5. Société : Durenne – Siège social : Paris, 26, rue du Fbg Poissonnière – Lieu de production : Sommevoire (Haute-Marne) – Titre : Établissements métallurgiques A. Durenne – Extrait de l’album n° 8 – Année : 1921 – Descriptif : Statues et ornements pour monuments commémoratifs – Planches : de 1 à 8 et de 14 à 16 (16 planches) – Dimensions : 21 x 13,5 cm.
  6. En Grèce, cet arbuste dédié à Apollon représente l’immortalité acquise par la victoire, et représente les conditions mêmes de la victoire : la sagesse unie à l’héroïsme, d’où l’origine de la couronne de laurier qui ceint la tête des héros, des génies et des sages.” — Wikipédia
  7. Le casque est un autre élément décoratif très utilisé. On le trouve dans un médaillon ou sur la tête d’un soldat ; il représente l’image collective des morts de la commune.” — Wikipédia
  8. Dans la mythologie grecque, Nikê est une déesse personnifiant la Victoire.
  9. «Élève de Louis-Ernest Barrias et de Jules Coutan, après avoir reçu plusieurs récompenses, il monte en loge pour le prix de Rome en 1902 et il obtient le premier grand prix de sculpture en 1903 pour son bas-relief Dalila livre Samson aux Philistins.» — Wikipédia